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Anna
est née
à Dirlaret, non loin de là, à la
frontière des zones francophone et germanophone
du canton de Fribourg. Elle y grandit et, vers l'âge
de 20 ans, elle part chez son oncle, l'abbé Joseph
Zbinden, prêtre et chapelain à Tavel, et
travaille à la cure comme domestique. Mais elle
n'est pas seule à cette place, une autre bonne
s'occupe en même temps des affaires de la paroisse
et du ménage du chapelain. Les deux femmes ne
s'entendent pas, la situation s'envenime tant et si
bien que le curé fait un choix et préfère
renvoyer sa nièce. En remplacement, Anna trouve
cet emploi de gouvernante qui décidera de sa
rencontre avec Alphonse. Ils se marient civilement le
18 juillet à Dirlaret, et trois jours plus tard,
dans l'église du collège St-Michel à
Fribourg. Quatre mois s'écoulent, ils vivent
désormais à Sales, de nouveau métayers,
un premier enfant naît, c'est une fille, Marie
Euphrosine, mais elle meurt au bout de quelques
jours. Il faudra attendre près de trois ans avant
la naissance de Joseph, en 1882. Viennent ensuite Ernest,
Amédée et Joséphine.
De
Sales, on part pour Ependes, toujours en fermage, peut-être
dans le hameau du Petit-Ependes, et la famille s'agrandit
encore : Alexis naît en 1892,
Raymond en 1896. Mais il faut encore
partir, chercher une meilleure ferme pour que tout le
ménage puisse vivre. En 1900, ils sont à
Berlens, village plus au sud, du côté de
Romont. C'est là que naît leur dernier
enfant, Alfred. En 1903, un autre village
: Posat.
L'économie
agricole suisse est très précaire, toutes
les terres sont exploitées, mais les familles
sont devenues de plus en plus nombreuses, elles grossissent
comme jamais auparavant dans l'histoire de ce petit
pays, qui ne peut plus nourrir tous ses enfants. Beaucoup
comme Basile, le frère aîné d'Alphonse,
sont déjà partis, ont préféré
la voie hasardeuse de l'émigration plutôt
que la misère et la famine. Et puis il y a ces
Français, des sortes de rabatteurs, des représentants
qui viennent en Suisse pour recruter de la main d'oeuvre,
si abondante ici, pour engager des familles entières
à venir tenir en fermage les exploitations des
grands propriétaires, en Franche-Comté
notamment. Ils viennent dans les cafés parler
un peu et convaincre les ouvriers agricoles et les métayers
à qui l'on assure que les fermes françaises
sont bien plus grandes et riches que les leurs, que
les terres et le travail là-bas ne manquent pas.
Alors, à force, on se laisse persuader, on y
croit. Alphonse, comme les autres, a dû y croire;
d'ailleurs avait-il seulement le choix ? Trouverait-il
encore en Suisse du travail pour nourrir toute la famille
? Pour l'heure, il n'y a qu'Ernest qui ait quitté
le foyer. Il s'est marié en 1907 puis s'est installé
à Broc où il est embauché comme
ouvrier à la chocolaterie Cailler. Le travail
y est dur, les conditions difficiles.
La
décision est prise en 1908, on déménage,
on émigre. Fini la Suisse.
Alphonse a 51 ans, Anna 54ans, Joseph l'aîné
26 ans et Alfred le benjamin 8 ans. Ils quittent Posat,
passent la frontière sans doute près de
Vallorbe et arrivent à La Chancelle le
2 avril 1908. C'est une ferme sur la commune
de Sirod, mais franchement isolée. Depuis Sirod,
il faut d'abord passer par Treffay puis s'enfoncer dans
la forêt par un mauvais chemin (sans goudron aujourd'hui
encore) sur deux kilomètres environ. Là
apparaît une clairière, un peu en hauteur,
une ferme massive, bâtiment d'un seul tenant,
c'est La Chancelle.
On
imagine difficilement ce qu'a dû être leur
vie dans un tel lieu, complètement étranger
pour eux et si isolé au milieu des bois. Et que
dire de l'hiver ?
Ils
n'y restent que trois ans et déménagent
en 1911 pour les Granges Bruant, un
hameau dépendant de Mirebel, à flanc de
Côte de l'Heute, en surplomb de la rivière
d'Ain. Désormais, ils élèvent aussi,
comme leur propre fils, comme leur huitième enfant,
le petit Charles Riédo. Il y
a là deux fermes de 60 ha chacune, appartenant
toutes deux à l'héritier d'une famille
noble de Mirebel. L'une est tenue par Alphonse, l'autre
par une famille Pernet.
En
septembre 1913, Joseph, l'aîné, se marie
; Louisa Dougoud, sa femme, suisse elle aussi, s'installe
chez ses beaux-parents. Le même jour, Joséphine
épouse Henri Chassot et part vivre à Rosnay.
C'est une époque encore difficile pour notre
famille, leur immigration est trop récente pour
qu'ils soient parfaitement intégrés, les
contacts avec les Français ne sont pas toujours
cordiaux. Après 1918, la situation s'améliorera
considérablement, les différences seront
presque entièrement gommées.Mais entre
temps, il y eut la guerre. Pour neutre que soit la Suisse,
elle n'en mobilise pas moins, cernée qu'elle
est par les belligérants. Joseph a été
exempté de service militaire, on le laisse donc
tranquille. D'ailleurs, ils partent, lui et Louisa,
s'installer au Creusot au tout début de 1915,
comme ouvriers agricoles dans une ferme de la puissante
famille Schneider, celle-là même qui dans
ses usines construit l'artillerie française.
Ils reviendront dans le Jura dès 1918. Ernest,
qui, à son tour, a quitté la Suisse pour
la France et s'est installé à Rosnay au
printemps 1914, est mobilisé pendant tout le
mois d'août. Amédée, lui, n'est
libéré de ses obligations militaires qu'en
décembre. Il est marié depuis mai avec
Delphine Python, qu'il a rencontrée en Suisse,
par l'intermédiaire d'Ernest, avant l'émigration
de ce dernier. Elle était, tout comme Ernest,
ouvrière dans la chocolaterie Cailler. Alexis
lui aussi est mobilisé, du 1 er août 1914
au 16 janvier 1915. La guerre se passe, le bail de fermage
aux Granges Bruant arrive à son terme, Alphonse
et sa famille partent en 1919 pour une ferme pas très
éloignée, les Maisons du Bois, sur la
commune de Monnet-la-Ville. C'est une ferme très
vaste, avec plusieurs corps de bâtiments. La famille
s'agrandit, Alexis s'est marié en février
1916 sans toutefois quitter les Maisons du Bois : le
travail ne manque pas. En 1922 pourtant, lui, sa femme
et ses premiers enfants partent s'installer à
Augisey. Il ne reste donc chez Anna et Alphonse que
Raymond, Alfred, la petite famille d'Amédée
et bien entendu Charles Riédo. Deux ans plus
tard, en 1924, Anna s'éteint, le monde va peu
à peu changer.
Encore
deux années, et avec 1926 c'est
un nouveau déménagement qui vient, cette
fois-ci pour Collondon, tout près
de Doucier. Bientôt Amédée part
à son tour, Alfred se marie, puis Raymond. Le
foyer éclate totalement au début des années
30 ; Alfred est à Charézier et c'est Raymond
qui garde avec lui Alphonse, à Plainoiseau où
il s'installe en 1936, dans la ferme de Robinet, à
l'entrée de L'Etoile. Alphonse finira ensuite
sa vie chez Amédée à Dramelay où
il meurt en 1948.
Anna
et Alphonse sont aujourd'hui tous deux enterrés
au cimetière d'Arinthod.
Alphonse
a plusieurs frères. L'aîné se prénomme
Basile, il a 11 ans de plus qu'Alphonse. C'est
lui le premier qui émigre vers la France. Avant
cela, il s'est marié vers 1875 et est devenu
meunier à Gruyères, dans le quartier de
Saussivue-d'en-bas. Basile part donc pour la France
en 1892. II s'installe d'abord à Rouvres, dans
la Meuse et donc à quelques kilomètres
de ce qui à l'époque est encore la frontière
franco-allemande (l'Alsace et une partie de la Lorraine
sont allemandes depuis 1871). II y est peut-être
meunier ou peut-être ouvrier agricole. Toujours
est-il qu'à force de travail il parvient en 1898
à s'acheter une ferme dans un petit village voisin,
Watronville, proche d'une ville qui quelques années
plus tard deviendra cruellement célèbre,
Verdun. Là, Basile se fait vigneron et producteur
de mirabelles ; la région s'y prête. Dans
tout le paysage, aujourd'hui encore, les vergers ne
manquent pas. Basile achète, vend échange
des terres, les années de misère s'effacent
peu à peu. C'est en 1913 que commence la série
de ses malheurs. II devient veuf, il a 67 ans. Un an
plus tard, la guerre éclate. Entre les Eparges
et le fort de Douaumont, Watronville se retrouve sur
la ligne de front. L'évacuation ne tarde pas.
Sa ferme est détruite lors d'un bombardement.
Basile se retrouve donc seul et sans rien. Ses enfants
vivent presque tous à Paris, il y vivra donc
quelques années, passant alternativement un trimestre
chez chacun d'eux. Mais on peut comprendre que ce n'est
pas un genre de vie pour lui plaire. Il se décide
ainsi à rentrer en Suisse; il a près
de 75 ans et part à pied en direction du Jura
où il sait retrouver son frère Alphonse.
II faut imaginer son périple : un vieillard allant
ainsi à pied, avec pour seule compagne quelques
bouteilles de mirabelles, dormant chaque nuit dans les
granges ! Il demeure quelque temps aux Maisons du Bois,
chez Alphonse, à Rosnay aussi, chez Ernest. Il
sera même vacher à Conliège ! Puis
il reprend sa route pour la Suisse, où il finit
ses jours dans un hospice cantonal. Parlons, pour conclure,
du grand mystère de notre famille : l'un des
frères d'Alphonse aurait émigré
non pas vers la France mais par-delà l'Atlantique,
jusqu'en Amérique. Il serait donc notre oncle
d'Amérique ! Après des années sans
succès, il serait rentré en Suisse, ruiné.
Malheureusement, nos recherches, pour l'heure, sont
restés complètement infructueuses : pas
la moindre trace de ce personnage hors du commun. Si
vous possédez ainsi le plus infime renseignement,
la plus petite histoire, le détail le plus insignifiant
le concernant, cela pourrait nous être très
utile pour élucider ce point encore obscur mais
si fascinant de l'histoire de notre famille.
Claude-Alexis GRAS. |
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