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Le
nom de Mauron trouve très probablement
son origine dans celui des Maures, populations arabes
et berbères qui envahirent l'Espagne et le
sud de la France au début du VIIIème
siècle. On relate même, à la fin
du Xème siècle, des incursions de ces
peuples jusqu'en basse vallée de Saône
et au cœur de l'actuelle Suisse romande, où
ils croisèrent la route d'autres envahisseurs,
les Hongrois, qu'ils durent affronter. Mais ce bref
épisode de quelques décennies à
peine est resté sans suite : à la différence
de l'Espagne où les Maures se fixèrent
pour près de huit siècles, la Suisse
ne connaîtra ni installation permanente ni colonisation.
Et rien ne permet d'affirmer que le souvenir de ce
passage soit à l'origine du nom de notre famille.
Très vraisemblablement, Mauron n'était
pas le surnom d'un hypothétique descendant
d'un cavalier africain demeuré en Suisse, mais
celui d'un paysan de Sales ou d'Ependes à la
peau ou aux cheveux aussi sombres que ceux des Maures
(ou de l'image que l'on se faisait d'eux à
l'époque). Suivant un processus très
courant dans la formation des patronymes, ce surnom
se serait transmis de père en fils, quand bien
même les descendants de ce premier Mauron n'auraient
plus rien de cette ressemblance. En quelques générations,
le surnom se vide complètement de son sens,
il devient à proprement parler nom de famille.
On
peut avancer une autre hypothèse. Il existe
en Bourgogne une expression populaire qui a pu être
également employée dans la région
de Fribourg, au Moyen Age. Songer le moron, c'est
rêvasser ; Moron ou Mauron aurait donc qualifié,
toujours en guise surnom, un homme particulièrement
distrait ou porté à la mélancolie.
Pour séduisante qu'elle puisse paraître,
cette étymologie a cependant contre elle un
argument de poids. Chaque famille suisse, qu'elle
soit ou non de souche aristocratique, possède
ses armoiries. Celles des Mauron utilisent avant tout
le motif dit du sauvage, silhouette noire en pagne
brandissant une massue et chargée sans doute
de représenter notre parenté symbolique
(ou du moins celle de notre patronyme) avec l'Afrique
et la terre historique des Maures. On est bien loin
du rêveur bourguignon.
Sur
les origines très lointaines de notre famille,
on pourrait certes s'en tenir là : les textes
et registres ne fournissent guère plus de détails.
I1 serait pourtant bien dommage, sous prétexte
qu'aucun document ne l'étaie ni n'en démontre
la vérité historique, de se priver d'un
récit surprenant qui a tous les traits de la
légende. Il est difficile d'en deviner l'origine
ou de préciser l'époque à laquelle
il commence à être raconté et
transmis. Peu importe. L'investigation doit parfois
s'avouer vaincue.
L'histoire
débute dans une petite ville bretonne du Morbihan,
bien réelle celle-ci : Mauron. Au Moyen Âge,
une certaine famille Clément y aurait vécu
de commerce, principalement avec la Suisse, s'imposant
ainsi des voyages réguliers à travers
toute la largeur de la France. La Bretagne n'est à
cette époque pas encore tout à fait
rattachée à la France, elle est le siège
constant de combats, de chevauchées meurtrières
d'une faction ou d'une autre, des troupes anglaises
ou françaises, et les campagnes paient naturellement
un lourd tribut à cette perpétuelle
instabilité. La région même de
Mauron est touchée par ces troubles dont les
ravages et la perpétuelle menace finissent
par décider les Clément à l'exil
définitif : ils quitteront pour toujours la
Bretagne et partiront s'installer dans cet autre pays
qu'ils connaissent bien, la Suisse romande et plus
particulièrement les villages voisins de Fribourg.
Ils choisissent Ependes mais la famille Clément
semble trop grande, trop nombreuse pour vivre au sein
d'un seul foyer. Elle va donc très naturellement
se scinder en deux clans distincts. Et pour marquer
cette différence et éviter les ambiguïtés,
il faut que l'un des clans renonce au nom de Clément
et s'en trouve un autre. Ils choisissent le nom de
leur ville d'origine ; ce sera Mauron.
Voilà
pour la légende. Si l'idée d'une voie
de commerce régulière entre la Bretagne
et la Suisse paraît très peu probable
au Moyen Âge, la bataille de Mauron a quant
à elle bien eu lieu : en 1352, l'armée
française du roi Jean II le Bon y affronte
la chevalerie et la piétaille bretonnes. Un
tel événement est-il toutefois susceptible
de contraindre une famille à l'exil ? On peut
sincèrement en douter. Mais là encore
la vérité et la vraisemblance de ce
récit importent en fin de compte moins que
la belle symétrie qu'il trace, pour notre branche
du moins, entre la naissance lointaine de notre famille,
de son nom, et les événements qui l'ont
marquée il y a un siècle seulement :
à l'exil originel de Bretagne vers la Suisse,
au Moyen Âge, d'ouest en est, répond
l'émigration de 1908 suivant un chemin presque
exactement inverse, de Suisse vers le Jura.
Il
faut encore remarquer qu'une légende assez
similaire existe dans la famille Dousse, autre famille
fribourgeoise présente également depuis
un siècle environ Franche Comté. Eux
aussi seraient issus d'une émigration médiévale
venant de Bretagne ou d'Auvergne. Histoire curieuse
et tenace puisque la succession des générations
ne semble pas vouloir l'effacer, pas plus qu'elle
n'en a amoindri la bizarrerie. |
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Alphonse
Mauron, notre ancêtre commun, arrive en France
le 2 avril 1908. Avant lui, tous
ses parents, oncles, tantes, grands-parents, bisaïeux,
trisaïeux, etc., tous sont nés, ont vécu
et sont morts en Suisse, dans le voisinage de Sales
et d'Ependes. Alphonse est issu d'une double
lignée de Mauron : sa mère, Marie Caroline,
était née Mauron, gardant ainsi son nom
lorsqu'elle épouse en 1846 PierreJoseph Mauron,
le père d'Alphonse. Pour autant, les deux jeunes
mariés ne sont pas cousins. Les familles Mauron
se sont scindées en plusieurs branches à
une époque bien antérieure aux premiers
registres de paroisse conservés, chacune de ces
branches ajoutant à son patronyme le nom du lieu-dit
où elle a pris souche. On trouve ainsi des Mauron
de l'Invue, des Mauron du Pontet,
des Mauron de la Fenetta, etc., encore que ces dénominations
ne soient pas particulièrement stables ni systématiques.
Marie Caroline est une Mauron de la Fenetta,
Pierre-Joseph un Mauron du Pontet. Leur mariage n'a
donc rien d'une union consanguine.
D'après
ce que les archives laissent à penser, il semble
que l'on soit moins pauvre à la Fentta qu'au
Pontet. La Fenetta, que les Mauron possèdent
en totalité, ce sont deux grosses fermes exploitées
suivant les époques par des frères ou
par des cousins ; c'est un peu en dehors du village
de Sales, dans une légère cuvette que
les prés creusent avant de remonter vers la colline
de Bois d'Amont. Ces Mauron-là sont donc propriétaires,
ce qui n'est pas un moindre luxe dans la Suisse agricole,
très pauvre, du XIXe siècle.
La
vie des Mauron du Pontet est plus précaire. Pierre,
le père de Pierre-Joseph et donc le grand-père
d'Alphonse, s'est fait chiffonnier mais continue pourtant
à travailler un peu la terre, sans doute pour
survivre. Il parvient néanmoins à devenir
lui aussi propriétaire, au début des années
1830, au lieu dit du Bochat, tout contre le village
de Sales. Le cadastre appelle cela une ferme même
si le bâtiment, logement, grange et écurie
compris, atteint péniblement les 70 m2. La bâtisse
est de plain-pied et tout y est en bois, les murs comme
le toit. C'est à l'époque chose courante
autour de Fribourg : à Sales et Ependes, qui
comptaient une centaine de fermes environ, seules deux
d'entre elles avaient des murs de pierre, toutes les
autres sont faites de bois.
Pour
étroite que soit cette maison, elle suffit cependant
au petit foyer de Pierre : quatre personnes seulement,
lui, sa femme Marguerite et leurs deux derniers fils,
Félix et Pierre-Joseph. Il est probable que les
chiffons collectés servaient alimenter le moulin-papeterie
d'Ependes. Félix se marie et quitte le foyer
en 1840. Puis, en 1846, c'est au tour de Pierre-Joseph,
mais les parents sont âgés, Pierre, le
père, approche même des 80 ans. Pierre-Joseph
les garde donc auprès de lui et comme la maison
de Sales ne peut plus suffire (des enfants vont naître),
on loue une ferme à Chevrilles, un village tout
proche. Marguerite, la mère, y meurt en 1848
et Pierre deux ans plus tard. Marie Caroline, elle,
met au monde Basile, Edouard, Séraphine, Euphémie
et un premier Alphonse qui mourra tuberculeux à
7 ans. Ils rentrent alors, vers 1855, à Sales
où ils trouvent là aussi une ferme à
louer, la petite maison qu'il a héritée
de son père (avec son frère Félix)
étant sans doute elle aussi mise en location.
Pierre-Joseph, qui sait lire et écrire, devient
même conseiller communal. Et Marie Caroline accouche
de leurs derniers enfants : notre Alphonse, Euphrosine,
Cyrille et Joseph.
Alphonse
quitte le foyer de ses parents, il n'est alors âgé
que de 20 ans à peine. Il est probable que, ses
deux plus jeunes frères atteignant eux aussi
l'âge adulte, le travail devait manquer à
la ferme, et ce d'autant plus que si Basile l'aîné
était marié et parti, Edouard, lui, de
9 ans plus vieux qu'Alphonse et toujours célibataire,
vit encore avec les parents. Alphonse se retrouve donc
cocher dans l'une des grandes familles patriciennes
fribourgeoises. Il vit à Ueberstorf, entre Fribourg
et Berne. On ne sait rien de son existence d'alors ;
rien sauf un événement, mais d'importance.
Il y a dans cette même famille une jeune gouvernante,
de trois ans son aînée. Elle s'appelle
Anna Zbinden... |
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